Cil

Lugubre et languissante, la nuit s'avançait sur les terres en friche du septentrion comme le sang qui s'écoule d'un animal à l'agonie. Le crépuscule surprit Cugel alors qu'il traversait péniblement un marais salant. Dans la sombre lumière rouge de l'aprês-midi, il s'était égaré, il avait d'abord gravi une pente douce, puis rencontré un sol humide avant de s'enfoncer dans un terrain spongieux. Maintenant, il voyait partout de la boue et des marécages, avec quelques mélèzes et saules, des flaques et des bourbiers qui reflétaient le pourpre intense du ciel.
Vers l'est se profilaient des collines basses : Cugel s'avançait vers elles, sautant d'une motte d'herbe à l'autre, en évitant soigneusement la vase séchée en surface. Il lui arrivait de perdre l'équilibre et il s'étalait dans la boue et les roseaux pourrissants. C'est alors que ses menaces et malédictions contre Iucounu, le Magicien Rieur, atteignaient leur paroxysme.
Le crépuscule se prolongea jusqu'à ce que, titubant de fatigue, il arrivât au pied des collines orientales où sa marche devint encore plus épuisante. Des brigands mi-hommes mi-bêtes l'avaient vu venir et le prirent en chasse.
Une odeur infecte envahit les narines de Cugel avant même qu'il n'entende le bruit de leurs pas, oubliant sa fatigue, il se lança dans la pente, les brigands sur ses talons.
Une tour en ruines se détachait dans le ciel. Cugel escalada avec difficulté quelques pierres qui s'effritaient sous son poids, dégaina son épée et s'engouffra dans la brêche où jadis se trouvait la porte. A l'intérieur, régnait un silence total ainsi qu'une odeur de poussière et de pierre moisie. Cugel tomba à genoux et vit se découper sur le ciel trois silhouettes grotesques qui s'arrêtèrent près des ruines. Etrange et réconfortant, pensa Cugel, même si cela ne présageait rien de bon. Les créatures semblaient craindre la tour.
La dernière lueur du crépuscule s'évanouit. Alarmé par divers indices, Cugel réalisa que la tour était hantée. Vers le milieu de la nuit, un fantôme apparut, vêtu de voiles aux teintes blafardes et coiffé d'un serre-tête en argent qui soutenait vingt pierres de lune montées sur des tiges argentées. Il s'approcha en tournoyant de Cugel, le fixant de ses orbites béantes, au fond desquelles un homme aurait perdu son âme. Reculant, contre le mur, Cugel s'y plaqua à s'en faire craquer les os : il ne pouvait plus bouger.
Le fantôme prononça ces mots :
- Détruit ce fort. Aussi longtemps que la pierre reste accolée à la pierre, jc dois demeurer en ces lieux, même si la terre se refroidit et s'enfonce dans les ténèbres.
- Ce serait de bon coeur, prononça Cugel d'une voix rauque, s'il n'y avait dehors des créatures qui en veulent à ma vie.
- Il existe un passage au fond de la grande salle. Montre-toi rusé et fort, puis exécute mon ordre.
- C'est comme si le fort était déjà rasé, déclara Cugel avec ferveur. Mais pourquoi hanter ces lieux avec une telle constance.
- Les raisons sont oubliées, moi, je demeure. Accomplis la mission que je t'ai confiée, sinon je te maudis d'une langueur éternelle comme celle qui m'afflige.
Cugel s'éveilla dans le noir, endolori par le froid et les crampes.
Le fantôme s'était évanoui, combien de temps Cugel avait-il dormi ? II regarda par l'embrasure de la porte le ciel d'orient teinté de lueurs annonçant l'aube prochaine.
Après une attente interminable, le soleil darda un premier rayon flamboyant qui pénétra jusqu'au fond de la salle. Là, Cugel découvrit un escalier en pierre menant a une galerie empoussiérée, qui, après cinq minutes d'une progression pénible et tâtonnante, le fit remonter en surface. D'une cachette il inspecta les alentours et vit les trois bandits, qui s'étaient séparés, tapis derrière des colonnes renversées.
Cugel dégaina son épée et, avec une prudence extrême, s'avança à pas de loup. Il atteignit la première silhouette accroupie et enfonça le fer dans son cou rugueux. La créature écarta brutalement les bras, se traîna sur le sol et expira.
Cugel arracha sa lame et l'essuya sur le cuir du cadavre. Avec adresse et aisance, il s'approcha discrètement du second brigand qui poussa un cri de douleur en mourant. Le troisième accourut pour voir ce qui se passait.
Bondissant hors de sa cachette, Cugel le transperça d'un coup d'épée. Le brigand hurla, sortit son poignard et se rua en avant, mais Cugel recula d'un bond et lui jeta une lourde pierre qui le terrassa. Il gisait là, son visage convulsé par la haine.
Cugel s'avança prudemment :
- Maintenant que ton heure a sonné, dis-moi si tu connais quelques trésors cachés.
- Non, répondit le brigand. Quand bien même j'en connaîtrais un, tu serais bien le dernier à le savoir car tu viens de me tuer.
- Je n'y suis pour rien, répliqua Cugel. C'est vous qui m'avez poursuivi et non l'inverse. Pourquoi avoir agi ainsi ?
- Pour manger, pour survivre, même si la vie et la mort sont aussi ingrates l'une que l'autre et si je les méprise toutes les deux. Cugel réfléchit - Dans ce cas, tu ne dois pas m'en vouloir de t'avoir mis dans cet état. Dés lors, ma question sur les trésors cachés devient pertinente. Peut-être as-tu une dernière chose à me dire là dessus ?
- Une dernière chose, en effet. Je te montre mon unique trésor.
La créature tâtonna dans sa bourse pour en sortir un galet blanc tout rond.
- Voici la pierre crânienne d'une épouve. En ce moment même, elle tremble avec force. J'use de cette force pour te maudire, pour que tu subisses une mort rapide causée par un chancre dévorant.
Cugel s'empressa de tuer le brigand et poussa un soupir de lassitude. La nuit ne lui avait apporté que des problèmes.
- lucounu, en vérité, si je survis, Justice sera faite !
Cugel se retourna pour examiner le fort. Il lui aurait suffi d'effleurer certaines pierres pour les faire tomber, mais d'autres demanderaient un effort bien plus soutenu. Il pouvait très bien ne pas vivre assez longtemps pour accomplir sa tâche. En quels termes exacts le brigand avait-il lancé sa malédiction ? "une mort rapide causée par un chancre dévorant" . De la méchanceté à l'état pur. La malédiction du Roi fantôme n'était pas moins accablante : comment l'avait-il formulé ? Ah oui ! "Eternelle langueur".
Cugel se frotta le menton et hocha la tête, l'air grave. Il haussa la voix :
- Sire fantôme, il m'est impossible de rester pour exécuter votre ordre. J'ai tué les brigands, à présent je me retire. Adieu et que l'éternité ne vous semble pas trop longue !
Un gémissement s'éleva des profondeurs du fort. Cugel sentit peser sur lui la menace de l'inconnu.
- J'active ma malédiction entendit-il murmurer à son oreille.
Cugel s'enfuit a toutes jambes vers le sud-est.
- Parfait , tout va bien. "L'éternelle langueur" s'oppose exactement à "la mort rapide". Reste le "chancre dévorant", qui, en la personne de Firx, m'accable déjà. Il faut faire preuve d'astuce face aux malédictions.

Il traversa la lande Jusqu'à ce que le fort ait disparu et se retrouva face à la mer. Surplombant le rivage, il scruta la plage de bout en bout, et aperçut un cap noir à l'est, un autre à l'ouest. Il descendit sur la grève et marcha vers l'est. La mer, sombre et morne, projetait son écume douceâtre sur le sable lisse et vierge d'empreintes.
Plus loin, Cugel aperçut une petite tâche noire. Il distingua bientôt un vieil homme qui, à genoux, passait au tamis le sable de la plage. Cugel s'arrêta pour regarder. Le vieillard le salua d'un geste digne et poursuivit son travail. Cugel, poussé par la curiosité, lui demanda enfin :
- Que cherchez-vous avec tant de soin ?
Le vieillard posa son tamis et se frotta les bras :
- Quelque part sur cette plage, le père de mon arrière-grand-père perdit une amulette. Toute sa vie durant, il fouilla le sable dans l'espoir de retrouver ce qu'il avait perdu. Son fils, et après lui mon grand-père puis mon père et maintenant moi-même qui suis le dernier de la lignée, avons fait de même. Nous avons tamisé le sable sur toute la distance depuis Cil, mais six lieues nous séparent encore de Benbadge Stull.
- Ces noms ne me disent rien, dit Cugel. Où ne trouve Bendage Stull ?
Le vieillard montra du doigt le cap situé à l'ouest.
- Dans les temps anciens, c'était un port, bien qu'il n'en reste aujourd'hui qu'une digue délabrée, un vieil embarcadère et une ou deux cabanes. Mais autrefois, des trois-mats embarquaient à Bendage Stull pour Falgunto et Mell.
- Encore des régions qui me sont inconnues, dit Cugel. Que trouve-t-on au-delà de Bendage Stull ?
- Vers le nord, la terre rétrécit. Le ciel est bas sur les tourbières et les marécages II n'y vit personne sinon quelques exilés abandonnés.
Cugel tourna son regard vers l'est.
- Et où se trouve Cil ?
- Cil, ce sont toutes ces terres que mon ancêtre a dû concéder à la famille Domber. L'antique splendeur a disparu , il reste le vieux palais et le village. Au-delà, le pays se transforme en une forêt sombre et menaçante, tant notre royaume s'est affaibli.
Le vieillard hocha la tête et reprit son tamis. Cugel resta encore un moment à regarder et d'un coup de pied nonchalant, découvrit l'éclat d'une pièce de métal. Il se pencha pour ramasser un bracelet de métal noir aux reflets pourpres Le pourtour était incrusté de trente clous en forme d'escarboucles, sur lesquelles étaient gravées des runes.
- Ah ! s'exclama Cugel, le bracelet à la main. Admirez cet objet finement travaillé un véritable trésor ! - Vous avez découvert l'amulette de la Famille des Slaye, mes ancêtres ! Donnez -la moi !
Cugel recula.
- Allons, allons, vous formulez là une bien présomptueuse requête !
- Mais non, cette amulette m'appartient ; vous avez tort de vouloir la garder. Voulez-vous anéantir le travail de toute ma vie et de quatre autres vies avant moi ?
- Pourquoi ne pas vous réjouir à l'idée que l'amulette soit retrouvée demanda Cugel d'un ton hargneux. Vous êtes désormais soulagé de votre tache. Expliquez moi, voulez-vous, les pouvoirs de cette amulette. Une magie intense en émane. Comment son possesseur l'utilise-t-il ?
- Mais c'est moi qui en suis le propriétaire, grogna le vieillard. Je vous en supplie, soyez généreux !
- Vous me mettez dans l'embarras, dit Cugel mon bien est trop modeste pour me permettre des largesses, mais je ne considère pas cela comme un manque de générosite. Si vous aviez trouvé l'amulette, me l'auriez-vous donnée ?
- Non, bien sûr puisque c'est la mienne !
- Sur ce point, nos opinions divergent. Admettez, s'il vous plait, que la vôtre n'est pas fondée. Vous voyez bien que l'amulette est entre mes mains, sous mon contrôle, bref, qu'elle m'appartient. Par conséquent, je vous saurais gré de me renseigner sur ses pouvoirs et son utilisation Le vieillard leva les bras au ciel et projeta son tamis d'un coup de pied si violent que la maille se déchira et que l'objet dévala la plage jusqu'au bord de l'eau. Une vague l'emporta et le maintint à la surface. Le vieillard eut un geste instinctif pour le récupérer. Une fois encore, il leva les bras au ciel, avant de remonter la plage d'un pas chancelant.
Cugel secoua la tête en signe de totale désapprobation et reprit sa marche vers l'est, le long du rivage. Survint alors une fâcheuse altercation avec Firx, persuadé que pour retourner en Almcry, le chemin le plus rapide était d'aller vers l'ouest en passant par le port de Benbadge Stull.
Cugel pressa ses mains sur son ventre douloureux.
- Il n'y a qu'une route possible, par les terres qui s'étendent au sud et à l'est. Qu'importe si l'océan offre une voie plus directe ? Il n'y a pas de bateau disponible et on ne peut couvrir à la nage une si grande distance !
Firx se manifesta par de brefs tiraillements mais laissa finalement Cugel poursuivre sa marche vers l'est. Derrière lui, en haut de la plage, le vieillard était assis la pelle entre les jambes et le regard fixé sur la mer.
Cugel continua d'avancer sur la plage, satisfait de sa mâtinée. Il examina longuement l'amulette : elle irradiait une magie extraordinaire et c'était un bien bel objet, ce qui ne gâchait rien. Les runes avaient été gravées avec habileté et délicatesse, ses connaissances ne lui permettaient pas de les déchiffrer. Il enfila le bracelet avec grand soin, mais ce faisant, il appuya sur une escarboucle. Venant de nulle part, retentit une plainte épouvantable évoquant les plus atroces souffrances. Cugel s'arrêta net et son regard parcourut la plage : une mer sombre, une plage aux couleurs blafardes, un rivage planté de massifs de chardons. Benbadge Stull à l'ouest. Cil à l'est, un ciel maussade au-dessus de lui. II était seul. D'où avait pu venir cette plainte ?
Précautionneusement, Cugel appuya sur l'cscarboucle de nouveau. Il s'en suivit le même hurlement de terrible désespoir. Cugel était perplexe. Qui, sur cette triste plage, s'amusait à ces plaisanteries frivoles ? Fasciné, il appuya sur les escarboucles les unes après les autres et provoqua un concert de hurlements, exprimant toute une gamme de souffrances et de douleurs. Cugel considéra l'amulette d'un oeil sceptique. A part les gémissements et les sanglots qu'elle avait provoqués, elle ne révélait aucun pouvoir manifeste et Cugel se lassa de ce petit jeu.
Le soleil atteignit son zénith. Cugel apaisa sa faim avec des algues marines qu'il rendit comestibles en les frottant contre l'amulette que lucounu lui avait donné à cet effet. Au cours de son repas, il lui sembla entendre des voix et des rires insouciants, si peu distincts qu'on aurait pu les confondre avec le bruit de l'écume. Une langue rocheuse s'avançait dans la mer non loin de là. L'oreille tendue, Cugel découvrit que les voix provenaient de cette direction. Elles étaient claires, enfantines et exprimaient une joie innocente.
Il escalada prudemment le rocher. A l'extrémité, là où la houle venait heurter le roc et où l'eau sombre se soulevait, quatre gros coquillages étaient fixés. Ils étaient ouverts : des têtes, vissées sur des épaules et des bras nus, regardaient droit devant elles. Les créatures avaient des visages ronds et pâles, aux joues tendres, aux yeux bleu-gris encadrés de touffes de cheveux clairs. Elles trempaient leurs doigts dans l'eau et tiraient des gouttes un fil qu'elles tissaient avec adresse pour en faire une étoffe fine et délicate. L'ombre de Cugel se dessina sur l'eau : les créatures rentrèrent dans leurs coquilles sur-le-champ.
- Qu'est-ce à dire, s'exclama Cugel d'un ton jovial. Fermez-vous vos coquilles à la vue de tout visage inconnu ? Etes-vous si craintifs que cela ? Ou seulement d'humeur acariâtre ?
Les coquillages restaient fermés. L'eau sombre formait des remous sur leur surface rugueuse.
Cugel s'approcha, s'accroupit et pencha la tête de côté.
- Ou peut-être êtes-vous fiers ? Est-ce par mépris que vous vous cachez ! A moins que vous ne manquiez de charme ?
Toujours pas de réponse. Cugel resta dans la même position et se mit à siffler un air qu'il avait entendu à la fête d'Azenomeï.
A ce moment, le coquillage qui se trouvait tout au bout du rocher entrouvrit sa coquille et des yeux fixèrent Cugel d'un air, interrogateur. Ce dernier siffla encore une ou deux mesures avant de se remettre à parler :
- Ouvrez vos coquilles ! Un étranger vous parle et attend avec angoisse qu'on lui indique la route pour Cil entre autres choses d'importance !
A son tour, une autre créature entrebailla sa coquille : à l'intérieur, une autre paire d'yeux brillait dans l'ombre.
- Peut-être ne savez-vous rien ? railla Cugel. Peut-être ne connaissez-vous rien ? d'autre que la couleur des poissons et 1'humidité de l'eau. Le coquillage le plus éloigné s'ouvrit un peu plus, assez pour dévoiler un visage indigne.
- Nous ne sommes en aucune façon ignorants !
- Nous ne sommes ni indolents, ni dépourvus de charme, pas plus que nous ne sommes méprisants, cria un autre.
- Ni peureux, ajouta un troisième.
Cugel les salua d'un air solennel.
- C'est fort possible. Pourquoi vous êtes-vous refermés si brusquement à ma seule approche ?
- Telle est notre nature, déclara le premier coquillage d'un ton animé. Certaines créatures marines seraient heureuses de nous capturer par surprise, c'est pourquoi il est sage de se cacher dans un premier temps et de s'informer ensuite.
Les quatre coquillages étaient maintenant ouverts mais pas si largement que lors de l'arrivée de Cugel.
- Bon, alors, dit-il, que pouvez-vous me dire sur Cil ? Les étrangers y sont-ils bien accueillis ou en sont-ils chassés ? Y trouve-t-on des auberges ou les voyageurs doivent ils dormir dans un fossé ?
- De telles questions dépassent notre savoir spécifique, répondit le premier coquillage. (Il s'ouvrit complètement et extirpa ses bras et ses épaules pâles.) La population de Cil, s'il faut en croire la rumeur de la mer, est de nature renfermée et méfiante, même envers leur maître, qui n'est encore qu'une jeune fille de l'ancienne lignée des Domber.
- Tiens, voilà le vieux Slaye, dit un autre coquillage. Il rentre tôt à sa cabane.
- Slaye est âgé. II ne trouvera jamais son amulette et ainsi, la lignée des Domber régnera sur Cil jusqu'à l'extinction du soleil.
- Qu'est-ce que cela signifie, demanda Cugel d'un ton ingénu. De quelle amulette parlez-vous ?
- Aussi loin que remonte notre mémoire, expliqua un des êtres-coquillages, le vieux Slaye a passé le sable au crible et avant lui, son père, et d'autres Slaye encore à travers les âges. Ils sont à la recherche d'un bracelet de métal grâce auquel ils espèrent recouvrer leurs privilèges d'antan.
- Quelle légende fascinante, dit Cugel, enthousiaste. Quels sont les pouvoirs de cette amulette et comment les mettre en oeuvre ?
- Slaye pourait sûrement vous dire ça, suggéra l'une des créatures.
- Sûrement pas, car il est buté et revêche déclara un autre. Songe seulement à son humeur lorsqu'il passe au tamis une pelle de sable sans y rien trouver.
- Ne peut-on trouver d'autres sources d'informations, s'inquiéta Cugel, aucune rumeur sur la mer ? Pas de plaque ancienne ni de tablette gravée ?
Cette question provoqua les rires des créatures-coquillages.
- Vous posez les questions avec tant d'empressement qu'on pourrait vous prendre pour Slaye. Nous ignorons les réponses.
Cachant son mécontentement, Cugel continua à poser des questions, mais les créatures ne s'en souciaient guère et s'avéraient incapables de fixer leur attention sur un quelconque sujet. Cugel les écoutait parler du flot de l'océan, de la saveur des perles, du caractère insaisissable de certaine créature marine qu'ils avaient remarquée la veille. Quelques minutes plus tard, Cugel orienta une fois encore la conversation sur Slaye et l'amulette, mais les êtres-coquillages restaient évasifs et presque puérils tant leur conversation était décousue. Ils semblaient oublier la présence de Cugel. Trempant leurs doigts dans l'eau, ils assemblaient les gouttes en fils translucides. Des conques et des bulots avaient suscité leur désapprobation par leur insolence et ils faisaient allusion à une grosse urne reposant dans les bas-fonds du grand large. Finalement, Cugel se lassa de cette conversation et les créatures-coquillages s'intéressèrent de nouveau à lui tandis qu'il se relevait :
- Devez-vous partir déjà ? Juste au moment où nous allions vous demander les raisons de votre présence les passants se font rares sur la Grande Plage de Sable et vous avez l'air d'être un homme qui a parcouru de grandes distances.
- C'est vrai, dit Cugel et je dois voyager plus loin encore. Regardez le soleil, il commence sa descente vers l'ouest, et j'aimerais loger à Cil ce soir.
Une des créatures leva les bras et montra un joli vêtement qu'elle avait tissé à l'aide de fils d'eau.
- Acceptez ceci en guise de cadeau. Vous semblez délicat et pouvez avoir besoin de vous protéger du vent et du froid.
Il lança le vêtement a Cugel. Ce dernier l'examina, émerveillé par sa souplesse et son éclat chatoyant.
- Je vous remercie sincèrement, dit Cugel. Votre générosité dépasse mon attente.
II s'enveloppa dans le manteau, mais l'étoffe se transforma aussitôt en eau et Cugel fut trempé. Les quatre créatures partirent d'un rire espiègle et lorsque Cugel, furieux, s'avança vers elles, leurs coquilles se fermèrent avec un bruit sec.
Cugel donna un coup de pied dans la coquille de la créature qui lui avait remis le vêtement. II se fit mal au pied, ce qui ne fit que décupler sa rage. Il s'empara d'une lourde pierre et la projeta sur la coquille qui s'écrasa. Cugel empoigna la créature qui poussait des cris stridents et la ieta au loin sur la plage. Elle resta étendue, les yeux fixés sur lui, sa tête et ses bras menus mêlés à ses entrailles. D'une voix faible, elle dit :
- Pourquoi m'avoir traitée de la sorte ? Pour une simple farce, tu m'as ôté la vie et je n'en ai pas d'autre.
- Et ainsi tu t'abstiendras de faire d'autres farces, déclara Cugel. Je te ferai remarquer que je suis trempé jusqu'aux os.
- Ce n 'était qu 'une plaisanterie, une chose sans importance, vraiment. La créature-coquillage parlait d'une voix éteinte. Nous autres, habitants des rochers, nous connaissons peu de magie, mais on m'a don né le pouvoir de maudir, et voici les paroles que je prononce :
- Puisses-tu ne jamais réaliser ton voeu le plus cher, quel qu'il soit. Tu perdras tout espoir de réaliser ce désir avant même que le jour ne meure.
- Encore une malédiction ? Cugel remua la tête en signe de mécontentement. J'en ai delà neutralisé deux aujourd'hui, faut-il qu'une autre m'accable maintenant ?
- Celle-là, tu n'y échapperas pas, murmura la créature-coquillage. Telle est ma dernière volonté.
- La malveillance est une chose déplorable, dit Cugel d'un ton agité. Je doute de l'efficacité de votre sort , néanmoins, il serait sage d'assainir l'atmosphère en retirant vos paroles et ainsi de regagner la bonne opinion que j'avais de vous.
Mais la créature-coquillage ne dit plus rien : elle expira dans une flaque de vase trouble et fût avalée par le sable.
Cugel descendit la plage, réfléchissant sur le meilleur moyen de parer ce nouveau coup du sort.
- On doit faire preuve d'astuce face aux malédictions, dit-il pour la deuxième fois : Est-ce pour rien que l'on m'appelle Cugel l'Astucieux ?
Aucun stratagème ne lui vint a l'esprit et il continua d'avancer sur la plage en retournant le problème dans tous les sens. Le cap situé à l'est se dessinait maintenant clairement. Il était couvert d'arbres sombres, de haute taille, parmi lesquels se devinaient de blanches constructions.
Slaye réapparut, courant de droite et de gauche, comme un homme qui a perdu la raison. Il vint a la rencontre de Cugel et tomhba à genoux :
- Je vous en supplie, donnez-moi l'amulette ! Elle appartient à la famille des Slaye: elle nous a donné le pouvoir sur Cïl ! Donnez-la moi et j'exaucerai votre voeu le plus cher !
Cugel s'arrêta net. C'était là un beau paradoxe. S'il rendait l'amulette, Slaye de toute évidence le trahirait ou dans ie meilleur cas manquerait à sa parole - réalisant ainsi la malédiction. D'autre part, si Cugel conservait l'amulette, il n'en perdrait pas moins son voeu le plus cher - ce qui réaliserait la malédiction - mais l'amulette lui resterait. Slaye se méprit devant l'hésitation de Cugel qu'il interpréta comme un signe d'acquiescement.
- Je ferai de vous un Grand du royaume s'exclama t-il avec ferveur. Vous recevrez un vaisseau d'ivoire sculpté et deux cents jeunes filles seront à votre disposition pour satisfaire vos désirs , vos ennemis seront enchaînés dans un chaudron tournant... Donnez-moi seulement l'amulette !
- L'amulette confère donc un si grand pouvoir, demanda Cugel ? Est-il vraiment possible d'accomplir tout ça ?
- Certes, certes s'écria Slaye, si on peut déchiffrer les runes.
- Alors quel est leur rôle, dit Cugel. Une tristesse désespérée apparut dans le regard de Slaye.
- Cela, je ne peux le dire : il me faut l'amulette.
Cugel agita la main avec dédain.
- Vous refusez de satisfaire ma curiosité. A mon tour maintenant de décevoir vos ambitions insolentes.
Slaye tourna les yeux vers le cap où de blanches murailles miroitaient à travers les arbres.
- Tout est clair à présent. Vous avez l'intention de régner vous-même sur Cil.
II existe des sorts moins enviables, pensa Cugel. Firx, devinant en partie la situation, se manifesta par un pincement de réprimande. A contre-coeur, Cugel abandonna le projet , néanmoins, cela lui suggérait un moyen de réduire à néant la malédiction de la créature-coquillage. - Si je dois être privé de mon plus cher désir, se dit Cugel, il serait judicieux que je me fixe un nouvel objectif, une nouvelle passion ardente, ne serait-ce que pour une journée. Je convoiterai donc le trône de Cil, qui constitue à partir de maintenant mon voeu le plus cher.
De façon à ne pas éveiller la méfiance de Firx, il dit à voix haute :
- J'ai l'intention d'utiliser cette amulette à de nobles fins. Parmi elles, il pourrait y avoir le trône de Cil auquel je peux prétendre en vertu de mon amulette. Slaye partit d'un grand rire sardonique.
- Vous devez, en premier lieu, soumettre Derwe Coreme à votre autorité. Elle est de la famille des Domber, sinistre et capricieuse, elle semble à peine plus âgée qu'une jeune fille mais fait preuve de la même insouciance rêveuse que l'épouve des forêts. Méfiez-vous de Derwe Coreme. Elle peut vous faire engloutir, vous et mon amulette, dans les profondeurs océanes !
- Si vous êtes à ce point terrifié, dit Cugel âprement, apprenez-moi l'usage de l'amulette et j'empêcherai cette catastrophe.
Mais Slaye secoua la tête en signe de refus catégorique.
- Les défauts de Derwe Coreme sont connus. Je ne vois pas pourquoi je les échangerais contre les abus d'un vagabond.
Pour toute récompense de sa franchise, Slaye reçut une gifle qui le fit chanceler.
Cugel reprit sa route le long du rivage. Le soleil frôlait la mer , Cugel accéléra le pas, soucieux de trouver un abri avant la nuit.
Il arriva enfin au bout de la plage. Le cap se profilait au-dessus de lui et les grands arbres sombres paraissaient encore plus hauts. On pouvait voir, par moment à travers les feuillages, une balustrade qui faisait le tour des jardins. Un peu plus bas, une rotonde à colonnes surplombait l'océan vers le sud. Somptueux, en effet pensa Cugel, et il considéra l'amulette avec une attention accrue. Son voeu le plus cher du moment, c'est-à-dire la souveraineté de Cil, n'était plus de mise. Et Cugel en vint à se demander s'il ne devait pas reporter son choix sur un autre voeu : le désir de maîtriser les techniques du dressage d'animaux, par exemple, ou l'envie irrésistible de devenir un acrobate accompli... A contre coeur, Cugel abandonna ce projet. De toute façon, l'efficience du sort jeté par la créature-coquillage restait à démontrer.
Un sentier partait de la plage pour déboucher sur des buissons et arbustes parfumés : dymphianes, héliotropes, arbres à coings noirs, massifs de haute végétation, vcrverica aux frais ombrages et amanita en fleur. La plage n'était plus qu'un ruban qui se fondait dans la traînée carmin du crépuscule et ou ne discernait plus le cap de Bondadge Stull. Le chemin s'aplanit, traversa un bosquet de lauriers feuillus pour déboucher sur une place ovale envahie par les mauvaises herbes, sans doute un ancien terrain de manoeuvres et d'entraînement.
Le long du côté gauche se dressait un haut mur de pierres où s'ouvrait un large portique décoré d'armoiries très anciennes. Les portes, immenses, donnaient sur une promenade de marbre qui s'étendait sur un mile jusqu'au palais : une belle construction de plusieurs étages couverte d'un toit vert bronze. Une terrasse s'étendait devant le palais et rejoignait la promenade par un grand escalier. Le soleil avait disparu : les ténèbres descendaient du ciel. Ne voyant pas de meilleur abri, Cugel marcha vers le palais.
La promenade, jadis chef-d'oeuvre de raffinement, était maintenant délabrée et la lueur crépusculaire la parait d'une beauté mélancolique. Deux jardins d'une composition recherchée bordaient la promenade. Ils étaient maintenant à l'abandon et envahis par les mauvaises herbes. La promenade était bordée de vasques de marbre ornées de couronnes de cornalie et de jade : au centre se succédaient des piédestaux d'une taille à peine supérieure à celle d'un homme. Chacun d'eux était surplombé d'un buste identifié par des runes que Cugel jugea similaires à celles gravées sur l'amulette. Les piédestaux étaient à cinq pas les uns des autres et se suivaient sur toute la longueur de la promenade jusqu'à la terrasse. Le vent et la pluie avaient érodé les sculptures des premiers, rendant les visages à peine discernables. Au fur et à mesure que Cugel avançait, les traits se précisaient. De piédestal en piédestal, de buste en buste, chaque visage regardait un court instant Cugel se diriger vers le palais. Le dernier de la série, dans l'ombre du jour finissant, représentait une jeune femme. Cugel s'arrêta brusquement. C'était la fille au bateau qui marchait, celle-là même qu'il avait rencontrée dans les terres du nord : Derwe Coreme de la famille des Domber, maîtresse de Cil !
Rongé par le doute, Cugel s'arrêta un instant pour étudier le portail monumental. Quand il avait quitté Derwe Coreme, ils n'étaient pas en très bon termes : on pouvait s'attendre à ce qu'elle nourrisse quelque rancune envers lui. D'un autre côté, à leur première rencontre, elle l'avait invité à venir dans son palais en des termes indéniablement chaleureux. Son ressentiment avait peut-être laissé place à la cordialité. Au souvenir de son extraordinaire beauté, Cugel fut ragaillardi à l'idée d'une nouvelle rencontre.
Mais si la rancune l'habitait encore. L'amulette impressionnerait sûrement Derwe Coreme dans la mesure où elle n'exigerait pas une démonstration de Cugel. Si seulement il pouvait déchifrer les runes, comme tout serait simple. Mais puisque Slaye gardait son secret, il lui faudrait chercher des informations ailleurs, c'est-à-dire, concrètement, dans l'enceinte du palais.
Cugel se tenait au pied d'un escalier aux petites marches qui conduisait à la terrasse. Le marbre des girons se fissurait. La balustrade qui longeait la terrasse était tachée de mousse et de lichen : une vision que les ombres du crépuscule paraient d'une funeste grandeur. Plus loin, le palais semblait un peu mieux entretenu. De la terrasse s'élevait une immense arcade, soutenue par de minces colonnes à cannelures, et un entablement finement travaillé dont l'obscurité l'empêchait de discerner le motif. Au fond de l'arcade se distinguaient le grand portail et de hautes fenêtres cintrées qui laissaient filtrer de pâles rayons de lumière.
Cugel gravit les marches d'un pas moins assuré. Que ferait-il si Derwe Coreme riait de ses prétentions, si elle le défiait ? Qu'adviendrait-il alors ? Plaintes et les protestations ne pourraient suffire. Son optimisme diminuait tandis qu'il traversait la terrasse, s'arrêtant à chaque marche. Il fit une pause sous l'arcade : peut-être après tout serait-il plus sage de trouver un autre abri. Mais, jettant un coup d'oeil par-dessus son épaule, il crut distinguer une haute silhouette immobile au milieu des piédestaux. Cugel, dès lors, abandonna tout autre projet pour s'avancer d'un pas rapide jusqu'à la grande porte : en se présentant avec humilité, il pourrait échapper à l'attention de Derwe Coreme. Un bruit furtif monta des marches. Cugel cogna le marteau contre la porte avec insistance. Le son résonna à l'intérieur du palais.
Une minute s'écoula et Cugel crut percevoir de nouveaux bruits derière lui. Encore une fois, il frappa bruyamment, éveillant de nouveaux échos dans le bâtiment. Un judas s'ouvrit et un oeil examina Cugel en détail. L'oeil se retira, laissant place à une bouche.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-on. Que désirez-vous ?
La bouche disparut à son tour pour laisser voir une oreille.
- Je suis un voyageur, je souhaiterais trouver un abri pour la nuit et rapidement. car une horrible créature approche.
L'oeil réapparut derrière le judas, balaya attentivement la terrasse puis fixa Cugel à nouveau. - Je n'en ai pas, répondit Cugel
- II jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule.
- Je préférerais de beaucoup en parler à l'intérieur, car la créature s'approche pas à pas de la terrasse.
Le judas se referma. Cugel observa la porte blanche. Il cogna le marteau tout en scrutant les ténèbres. Le portail s'ouvrit dans un grincement et un craquement. Un petit homme trapu en uniforme pourpre s'avança vers lui.
- Entrez vite !
Cugel se glissa promptement à l'intérieur. Le valet de pied referma aussitôt la porte qu'il verrouilla de trois chevilles métalliques. Alors même qu'il fermait, on entendit un craquement et une pression se fit sentir sur la porte. Le valet de pied donna un petit coup de poing sur la porte.
- J'ai encore refoulé la créature, dit-il avec satisfaction. Si j'avais été moins rapide, elle vous sautait dessus, ce qui nous aurait tous deux beaucoup contrariés. C'est mon jeu favori, maintenant, de priver la créature de ses plaisirs.
- Vraiment, dit Cugel, respirant avec difficulté. Mais de quelle sorte d'être s'agit-il ?
Le valet fit comprendre qu'il l'ignorait.
- On ne sait rien de précis. Elle n'est apparue que récemment et la nuit, elle se tapit derrière les statues. Elle se comporte comme un vampire exceptionellement avide. Plusieurs de mes collègues ont eu des raisons de s'en plaindre : en fait, tous sont morts victimes de ses crimes odieux. Voici pourquoi, maintenant, je me distrais en narguant la créature et en la contrariant. Le valet recula pour examiner Cugel attentivement.
- Et vous ? Votre façon d'être, l'inclinaison de votre tête, la mobilité incessante de votre regard, dénotent votre insouciance et votre tempérament imprévisible. J'espère que vous saurez contrôler ce trait de votre caractère, s'il existe réellement.
- Pour le moment, dit Cugel, ce que j'attends est simple : une alcôve, un lit et de quoi dîner. Si on me les procure, vous verrez que je suis la bienveillance incarnée. Je participerai même à votre petit jeu : ensemble, nous imaginerons des stratagèmes pour piéger la goule.
Le valet s''inclina.
- Vos demandes peuvent être satisfaites. Comme vous venez de loin, notre souveraine demandera à vous parler. Sa générosité pourrait dépasser de beaucoup vos modestes requêtes.
Cugel s'empressa d'affirmer qu'il n'avait pas de telles ambitions.
- Je ne suis qu'un personnage médiocre, mes vêtements sont tachés et j'empeste moi-même. Ma conversation n'est que platitudes insignifiantes. Mieux, vaut ne pas déranger la souveraine de Cil.
- Nous allons combler ces manques dans la mesure de nos moyens, dit le valet de pied. Si vous voulez bien me suivre .
Il emmena Cugel à travers des couloirs éclairés par des lustres pour atteindre un ensemble d'appartements.
- Ici vous pourrez vous laver. Je vais brosser vos vêtements et vous apporter du linge propre.
A contrecoeur, Cugel se déshabilla. Il prit un bain, coupa ses cheveux noirs et soyeux, se rasa et se frictionna à l'aide d'une huile acre. Le valet lui apporta des vêtements propres et Cugel s'habilla.
En enfilant sa veste, il frôla l'amulette à son poignet, et appuya sur une escarboucle. Un gémissement poignant s'éleva des profondeurs souterraines. Le valet sursauta, terrorisé et ses yeux se posèrent sur l'amulette. Il resta bouche bée, puis devint obséquieux :
- Mon cher Seigneur, si J'avais su qui vous étiez, je vous aurais conduit vers les suites royales et vous aurais apporté les plus belles parures - Je ne me plains pas, répliqua Cugel, quoique le linge soit un peu élimé.
Facétieux, il tapota une escarboucle , il s'ensuivit un gémissement : les genoux du serviteur s'entrechoquèrent
- Je vous prie de me comprendre, implora-t-il d'une voix chevrotante.
- Plus un mot, dit Cugel. En fait, j'espérais visiter le palais, pour ainsi dire incognito, afin de voir comment les choses s'y passaient.
- C'est judicieux, approuva le valet. Evidemment, vous souhaiterez congédier Sannan le chambellan et Bilbab le commis de cuisine dès que leurs défauts vous seront révélés. Quant à moi, lorsque Votre Altesse redonnera a Cil la magnificence d'antan, peut-être envisagera-t-elle une modeste sinécure pour Yodo, le plus loyal et dévoué de vos serviteurs. Cugel eut un geste bienveillant.
- Si cela doit arriver, et c'est mon voeu le plus cher. je ne vous oublierai pas. Pour le moment, je resterai tranquillement dans cet appartement. Vous pouvez y faire porter un repas convenable et un choix de vins.
Yodo fit une révérence.
- Aux ordres de votre Altesse. Il s'en alla. Cugel s'allongea sur le lit le plus confortable de la chambre et entreprit d'étudier l'amulette qui lui avait si rapidement acquise la fidélité de Yodo. Comme d'habitude, les runes restaient indéchiffrables, les escarboucles ne provoquaient que des gémissements, qui, pour être divertissants, n'étaient que d'une utilité minime. Cugel essaya toutes sortes d'exhortations, d'ordres, d'injonctions et de commandements, mais en vain
Yodo revint, mais sans le repas commandé par Cugel.
- J'ai l'honneur de vous faire part de l'invitation de Derwe Coreme, autrefois souveraine de Cil, qui vous prie de souper en sa compagnie.
- Comment est-ce possible, demanda Cugel ? Elle ignore ma présence en ces lieux. Si je me souviens bien, je vous avais donné des instructions bien précises a ce sujet. Yodo salua à nouveau.
- Bien sûr, je suivi vos ordres. Majesté. Mais les ruses de Derwe Coreme me prennent au dépourvu. Par je ne sais quel moyen, elle a appris que vous étiez là et a formulé l'invitation que je viens de vous transmettre.
- Très bien, dit Cugel d'un ton contrarié. Ayez la bonté de me montrer le chemin. Lui avez-vous parlé de mon amulette ? Yodo fit une réponse ambiguë :
- Derwe Coreme sait tout. Par ici, s'il vous plaît, Majesté.
Il mena Cugel le long des vieux couloirs. Les deux hommes traversèrent un passage voûté et étroit qui s'ouvrait sur une vaste pièce De chaque côté se tenaient des armures de cuivre surmontées de casques à damier d'os et de jais. II y avait quarante armures en tout mais six seulement contenaient des hommes vivants. Les autres reposaient sur des socles. Des télamons, exagérément grands et aux visages grotesquement déformés reposaient sur des poutrelles poussiéreuses. Un luxueux tapis noir à cercles verts concentriques recouvrait le plancher.
Derwe Coreme était assise à l'extrémité d'une table ovale, si massive qu'à côté, elle semblait une toute jeune fille, une jeune fille triste, renfrognée et d'une beauté délicate. Cugel alla vers elle, sûr de lui, s'arrêta et fit un bref salut. Derwe Coreme le considéra d'un air de soumission lugubre, les yeux fixés sur l'amulette. Elle respira profondément :
- A qui ai-je l'honneur ?
- Mon nom n'a pas d'importance, dit Cugel. Vous pouvez m'appeler "Excellence".
Derwe Coreme haussa les épaules avec indifférence.
- Comme vous voudrez. Votre visage me dit quelque chose. Vous ressemblez à un vagabond que j'ai fait fouetter il n'y a pas très longtemps* - Je suis ce vagabond, répliqua Cugel. Je m'abstiendrai de dire que votre conduite ne m'a pas laissé l'ombre d'un ressentiment et, justement je suis ici pour obtenir des explications.
Et Cugel pressa une escarboucle, provoquant un cri de désespoir tellement profond que le service de cristal s'entrechoqua sur la table.
Derwe Coreme cligna des yeux et sa bouche se tordit. Elle parla d'une voix dure :
- Je crains que vous n'ayez pas saisi le sens de mes actes. Il m'était difficile de reconnaître en vous une personne de haut rang et j'ai pensé que vous n'étiez rien de plus que ce vaurien dont vous avez l'air.
Cugel fit un pas en avant, empoigna le menton pointu de Derwe Coreme pour faire faire un quart de tour à son visage exquis.
- Cependant, vous m'avez instamment prié de venir vous voir dans votre palais. Vous en souvenez-vous ?
Réticente, Derwe Coreme approuva d'un signe de tête.
- Eh bien je suis là, dit Cugel, Derwe Coreme sourit, et l'espace d'un court instant, devint séduisante.
- Vous êtes là, oui, le fripon, le vagabond, et je ne sais quoi encore, et vous portez l'amulette par laquelle la famille des Slaye a régné pendant deux cents générations. Appartenez-vous à cette famille ?
- Vous aprendrez à me connaître. Je suis un homme généreux, bien que sujet aux caprices, et sans un certain Firx... Bon, quoi qu'il en soit, j'ai faim et je vous invite à partager le festin que j'avais commandé à l'excellent Yodo. Ayez la bonté de vous décaler d'une ou deux places pour que je puisse m'asseoir. Voyant l'hésitation de Derwe Coreme, il porta la main a l'amulette de façon suggestive Elle se leva précipitament et Cugel prit place sur le siège qu'elle venait de quitter. II tapa sur la table et appela :
- Yodo ? Où est Yodo ?
- Me voici, Excellence.
- Apportez le festin : la meilleure chère que vous trouverez dans ce palais.
Yodo salua, s'éclipsa au petit trot et bientôt une file de domestiques entra, plateaux et carafes a la main, et un festin au delà des espérances de Cugel fut disposé sur la table. Ce dernier prit l'amulette qu'il tenait de lucounu, le Magicien Rieur. Elle avait non seulement le pouvoir de transformer les déchets organique en nourriture comestible, mais faisait également entendre un signal d'alarme en présence de substances toxiques. Les premiers plats n'en contenaient pas et Cugel se régala. Les vins vieux de Cil étaient dignes de ce festin et Cugel en but à profusion dans des gobelets de verre noir, incrustés de cinabre et d'ivoire et décorés de turquoise et de perles.

Derwe Coreme picorait dans son assiette et sirotait son vin, observant Cugel d'un air songeur. Après qu'on ait apporté d'autres mets raffinés, Derwe Coreme se pencha pour demander :
- Avez-vous vraiment l'intention de régner sur Cil ?
- C'est là mon voeu le plus cher, déclara Cugel avec ardeur. Derwe Coreme se rapprocha de lui.
- Voudriez-vous m'épouser et partager avec moi le trône de Cil ? Acceptez : vous vous en féliciterez.
- Nous verrons, nous verrons, répondit Cugel avec entrain. Maintenant est maintenant, demain est un autre jour. Beaucoup de choses vont changer, soyez-en certaine.
Derwe Coreme eut un vague sourire et fit un signe à Yodo.
- Apportez nos plus anciens crus afin que nous buvions à la santé du nouveau seigneur de Cil.
Yodo salua et rapporta une carafe couverte de toiles d'araignées et ternie par la poussière, qu'il décanta cérémonieusement et dont il versa le contenu dans les coupes de cristal. Cugel leva son verre. Au même instant, l'amulette murmura un avertissement, Cugel reposa brusquement sa coupe et regarda Derwe Coreme, alors qu'elle portait le verre à ses lèvres. Il se pencha pour saisir le verre et à nouveau, l'amulette se fit entendre. Du poison dans les deux coupes ? Bizarre. Peut-être Derwe Coreme n'avait-elle pas l'intention de boire? A moins qu'elle n'ait déjà avalé un antidote ?
- Un autre verre, je vous prie, et de quoi décanter le vin.
Cugel remplit la coupe au tiers et l'amulette signala la présence du poison. Cugel dit :
- Bien que je ne connaisse l'excellent Yodo que depuis peu, je l'élève au rang de Majordome du Palais !
- Excellence, bégaya Yodo, c'est un bien grand honneur que vous me faites !
- Buvez donc de ce vieux vin, pour célébrer votre promotion ! Yodo salua très bas.
- Je vous remercie du fond du coeur, Excellence.
Il leva son verre et but. Derwe Coreme assistait à la scène, indifférente. Yodo posa sa coupe, fronça les sourcils, fut pris d'un violent spasme et tout en lançant un regard hébété à Cugel, il s'écroula sur le tapis, cria sous l'assaut d'un nouveau spasme et resta étendu immobile.
Cugel dévisagea Derwe Coreme, en fronçant les sourcils. Elles avait l'air aussi ahurie que Yodo. Elle tourna les yeux vers lui:
- Pourquoi avez-vous empoisonné Yodo?
- C'est vous qui l'avez empoisonné, répondit Cugel, N'avez-vous pas ordonné de mettre du poison dans le vin ?
- Non.
- vous devez dire : non. Excellence.
- Non, Excellence.
- Si ce n'est pas vous, qui est-ce donc ?
- Je suis perplexe. Le poison m'était peut-être destiné.
- Ou peut-être nous était-il destiné ? Cugel fit un signe à un valet :
- Emportez le corps de Yodo. A son tour, le valet fit signe à deux subalternes encapuchonnés, qui enlevèrent le corps de l'infortuné majordome.
Cugel prit les coupes de cristal et scruta le fond ambré du liquide sans faire part de ses observations. Derwe Coreme s'adossa à sa chaise et l'observa longuement.
- Tout cela me déconcerte, dit-elle. Vous êtes un homme comme je n'en ai jamais vu jusque présent. Je n'arrive pas à déterminer la couleur de votre âme.
Cette étrange façon de dire les choses émerveilla Cugel.
- Ainsi, vous attribuez une couleur à l'âme.
- Tout à fait. C'est un don de naissance que m'a fait une sorcière, la même qui m'a offert mon bâteau-qui-marche. Elle est morte depuis et je suis seule sans le moindre ami ni personne qui ait de l'affection pour moi. C'est pourquoi j'ai régné sur Cil avec si peu d'enthousiasme. Maintenant vous êtes là, habité d'une âme aux mille reflets, unique parmi celles de tous les hommes qui se sont jusqu'ici présentés devant moi.
Cugel évita de mentionner Firx, dont les propres émanations spirituelles mêlées à celles de Cugel créaient la diaprure que Derwe Coreme avait remarquée.
- Ce mystère a une explication, dit Cugel. Au moment oportun, la vérité sera dévoilée et brillera du plus pur éclat.
- Je vais essayer de m'en souvenir. Excellence.
Cugel soucilla. Il percevait, dans les remarques de Derwe Coreme et son port de tête, une insolence à peine dissimulée qui l'exaspérait. Mais il aurait largement le temps d'y remédier quand il saurait utiliser l'amulette, ce qu'il devait découvrir en priorité. Cugel se cala dans les coussins, songeur et lâcha négligemment ces mots :
- Partout, alors que la Terre se meurt, des événements remarquables se produisent. Récemment, j'ai vu, dans le manoir de lucounu, le Magicien Rieur, un lexique exhaustif répertoriant les écritures occultes et autres runes thaumaturgiques. Peut-être votre bibliothèque renferme-t-elle de tels recueils?
- C'est possible, répondit Derwe Coreme. Oart Haxt de Slaye, quatorzième du nom, était un compilateur consciencieux. Il a composé un volumineux traité sur le sujet. Cugel frappa dans ses mains :
- Je souhaiterais voir cet ouvrage capital immédiatement. Derwe Coreme le ragarda, étonnée.
- Etes-vous donc un bibliophile si passionné ? Dommage, car Rubel Zaff, le huitième du nom, a fait jeter cet abrégé dans l'océan au large de Cap Horizon.
Le visage de Cugel prit une expression revêche.
- N'y a-t-il pas d'autres traités disponibles ?
- Sans aucun doute, répliqua Derwe Coreme. La bibliothèque occupe l'ensemble de l'aile nord. Mais ne pourriez-vous attendre jusqu'à demain ?
Et s'étirant avec une langueur lascive, elle adopta une, puis une autre, voluptueuse posture.
Cugel but à grandes gorgées dans une coupe de verre noir.
- Oui, oui, il n'y a pas urgence. Et maintenant....
Il fut interrompu par une femme d'âge moyen, vêtue d'un amas de tissus marrons, -apparemment une servante subalterne - qui fit irruption dans la pièce. Elle poussait des cris d'hystérie et plusieurs domestiques s'élancèrent vers elle pour la soutenir. Entre deux sanglots rauques, elle expliqua la raison de sa détresse : la goule venait de commettre un acte abominable sur la personne de sa fille.
Derwe Coreme montra Cugel d'un geste gracieux :
- Je vous présente le nouveau seigneur de Cil : il a de vastes pouvoirs magiques et saura tuer la goule. N'est-ce pas. Excellence ?
Cugel se frotta pensivement le menton : vaste dilemne. La femme, suivie de tous les domestiques, tomba à genoux pour l'implorer :
- Excellence, si vous possédez de tels pouvoirs utilisez-les pour détruire cette odieuse goule.
Cugel grimaça, et, se retournant, croisa le regard songeur de Derwe Coreme. Il se leva d'un bond.
- Qu'ai-je besoin de magie quand je peux brandir l'épée ? Je tailladerai les organes de la créature l'un après l'autre.
Il fit signe aux six gardes en armure de bronze qui se tenaient à proximité.
- Venez et apportez des torches. Nous allons dépecer la goule.
Les hommes d'arme obéirent sans trop d'enthousiasme. Cugel les rassembla près du grand portail.
- Lorsque j'ouvrirai en grand les battants, précipitez-vous avec vos torches pour éclairer la maléfique créature! Gardez vos épées sorties, ainsi lorsque je ferai chanceler le monstre, vous pourrez lui donner le coup de grâce !
Les hommes d'arme, torches à la main et épées brandies attendaient devant le portail. Cugel fit sauter les verrous et ouvrit grand les deux portes :
- Sortez ! Venez éclairer les derniers instants de la goule.
Les hommes d'arme se précipitèrent désespérément en avant tandis que Cugel, l'épée haute, paradait derrière. Ils s'arrêtèrent en haut des marches, pour scruter d'un oeil sceptique la promenade d'où monta un bruit des plus atroces.
Cugel jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule et vit Derwe Coreme, dans l'embrasure de la porte, qui observait la scène avec une attention soutenue.
- En avant ! cria-t-il. Cernez cette misérable créature. La mort est déjà sur elle !
Les hommes d'arme descendirent les marches avec précaution, suivis de Cugel.
- Taillez avec ardeur ! clama-t-il. Il y a de l'ouvrage pour chacun ! Celui qui n'y va pas de son coup d'épée. celui-là sera foudroyé par mes pouvoirs magiques !
Les torches éclairaient de leurs lumières vacillantes les piédestaux qui s'alignaient en une longue perspective pour se fondre finalement dans l'obscurité.
- En avant ! cria Cugel. Où se cache cet être bestial ? Pourquoi ne se montre-t-il pas pour recevoir un châtiment mérité ?
Cugel scrutait les ombres tremblotantes: il espérait que la goule avait pris peur et s'était enfuie.
Il entendit un bruit furtif à ses côtés : Cugel se retourna et aperçut une grande forme pâle qui se tenait raide et immobile. Les hommes d'arme haletèrent d'effroi et se réfugièrent sans demander leur reste sur les grosses pierres.
- Tuez la bête par votre magie. Excellence ! lui lança le sergent. La méthode la plus expéditive est souvent la meilleure !
La goule s'avança . Cugel recula en trébuchant. La goule avança encore d'un bond. Cugel bondit derrière un piédestal. La goule étendit soudain son bras . Cugel le taillada de son épée, courut se réfugier derrière un autre piédestal, puis s'élança ventre à terre et avec une grande agilité en direction de la terrasse. Déjà, la porte se refermait. Cugel se jeta dans l'étroite ouverture. Claquant la porte, il ferma les verrous. La goule s'écrasa de tout son poids contre les planches, et les verrous émirent un crissement de protestation.
Cugel se retourna pour croiser le regard clair et inquisiteur de Derwe Coreme.
- Que s'est-il passé ? demanda-t-elle. Pourquoi n'avez-vous pas tué la goule ?
- Les guerriers ont décampé avec leurs torches, répondit Cugel. Je ne pouvais voir où frapper et trancher.
- Voilà qui est étrange, dit-elle d'un ton songeur. La lumière semblait bien suffisante pour un si piètre exploit. Pourquoi n'avez-vous pas utilisé les pouvoirs de l'amulette, ou bien fendu la goule de la tête aux pieds ?
Une mort aussi simple et expéditive n'est point souhaitable, déclara Cugel avec dignité. II me faut méditer longuement pour décider ensuite la meilleure façon dont le monstre expiera ses crimes.
- Bien sûr, dit Derwe Coreme. Bien sûr. Cugel revint à pas tranquilles dans l'immense salle.
- Revenons à ce festin ! Que le vin coule à flots 1 Tout le monde doit porter un verre à l'avènement du nouveau Seigneur de Cil ! Derwe Coreme sussurra :
- S'il vous en plaît. Excellence, montrez-nous le pouvoir de l'amulette afin de satisfaire notre curiosité !
- Mais bien sûr !
Cugel effleura les escarboucles, les unes après les autres. Elles émirent des grondements et grognements exprimant un malheur atroce, interrompus par instants d'une lamentation ou d'un hurlement.
- Pouvez-vous faire plus que ça ? s'en-uit Derwe Coreme avec le sourire candide d'une enfant espiègle.
- Certainement, si tel était mon désir. Mais en voilà assez ! Buvons !
Derwe Coreme fit signe au sergent de la garde.
- Dégaine ton épée et tranche le bras de ce bouffon, puîs apporte-moi l'amulette.
- Avec plaisir, Sérénissime Dame ! Le sergent s'avança, l'épée nue. Cugel cria :
- Reste où tu es ! Un pas de plus et ma magie tordra chacun de tes os à angle droit !
Le sergent regarda DerweCoreme, qui éclata de rire.
- Fais comme je te l'ai ordonné, ou alors crains mes représailles, dont tu connais la nature.
Le sergent grimaça et reprit sa progression. C'est alors qu'un domestique subalterne se rua sur Cugel, ce dernier reconnut sous sa capuche le visage balafré du vieux Slaye.
- Je vous sauverai ! Montrez-moi l'amulette !
Cugel laissa les doigts avides tâter les escarboucles. Slaye pressa l'une d'elles et prononça quelque chose d'une voix si triomphante et stridente que les syllabes en devinrent indistinctes. On entendit comme un grand battement d'ailes et une forme noire de taille monumentale se profila au fond de la salle.
- Qui ose me tourmenter ? maugréat-elle. Qui donc m'accordera un répit ?
- Moi ! s'écria Slaye. Avance dans la salle et tues-les tous excepté moi-même !
- Non ! cria Cugel. C'est moi qui possède l'amulette, c'est à moi que tu dois obéir ! Tues-les tous sauf moi !
Derwe coreme s'agrippa au bras de Cugel, s'efforçant de voir l'amulette.
- Tes ordres sont inutiles sauf si tu appelles la créature par son nom. Nous sommes tous perdus !
- Donnez moi son nom ! s'écria Cugel. Conseillez-moi !
- Restez où vous êtes, s'exclama Slaye. J'ai décidé que...
Cugel le frappa et bondit derrière la table. Le démon approchait, s'arrêtant pour se saisir des hommes d'arme et les jeter contre les murs. Derwe Coreme accourut vers Cugel.
- Laissez-moi voir l'amulette ; y connaissez-vous quelque chose, vous ? C'est moi qui vais lui donner des ordres !
- Il n'en est pas question ! répliqua-t-il. M'apelle-t-on Cugel l'Astucieux pour rien ? Montrez-moi la bonne escarboucle, et dictez-moi son nom.
Derwe Coreme se pencha, déchiffra la rune et allait appuyer sur une escarboucle lorsque Cugel repoussa son bras avec violence.
- Le nom ? Ou c'est la mort assurée pour nous tous !
- Appelle Vanilla ! Appuie ici et appelle Vanilla !
Cugel appuya sur l'escarboucle :
- Vanilla ! Met fin à ces querelles ! Le démon noir ne tint aucun compte de l'invocation. On entendit une nouvelle fois un vacarme assourdissant et un deuxième démon fit son apparition. Derwe Coreme hurla de terreur.
- Ce n'était pas Vanilla ! Montrez-moi l'amulette !
Mais il n'était plus temps, le démon noir était sur eux.
- Vanilla ! hurla Cugel. Détruis ce monstre noir !
D'un vert aquatique, Vanilla était court sur pattes et large d'épaules, avec des yeux comme deux points écarlâtes lumineux. Il se jeta sur l'autre démon et le rugissement terrible du corps à corps déchira l'air, il était impossible de suivre du regard ce combat frénétique. Les murs tremblaient au rythme des coups et des chutes des deux formidables créatures. La table vola en éclats sous la pression de pieds plats démesurés. Derwe Coreme fut projettéc dans un coin où Cugel la rejoignit en rampant, il la trouva, la mine décomposée, le regard hagard, à demi consciente mais totalement privée de volonté. Cugel lui brandit l'amulette devant les yeux.
- Déchiffre les runes ! Invoque les noms, je les essaierai un à un ! Vite, il y va de notre vie !
Mais Derwe Coreme remua à peine les lèvres. Derrière eux, le démon noir, à califourchon sur Vanilla, arrachait méthodiquement, par poignées, les entrailles de son adversaire et les posait à côté. Vanilla beuglait, hurlait, tournait sa tête d'un côté et de l'autre en essayant de mordre. Avec de grands claquements de mâchoires dans le vide et des grondements hargneux, il assénait des coups de ses bras verts gigantesques. Le démon noir plongea profondément ses bras et saisit un quelconque noeud vital; Vanilla fut réduit à l'état de dépôt visqueux d'un vert étincelant, sorte de limon constitué d'une myriade de particules où chaque lueur et étincelle se mit à voleter, à trembloter et enfin à se fondre dans la pierre. Slaye, rictus au lèvres, se dressait au-dessus de Cugel :
- Tenez-vous à la vie ? Donnez-moi immédiatement l'amulette et je vous épargnerai. Retardez votre geste ne serait-ce que d'un instant, et vous êtes un homme mort !
Cugel se dépouilla de l'amulette, mais ne put se résoudre à l'abandonner, ïl prit un air rusé pour dire :
- Je peux remettre l'amulette au démon. Slaye lui lanca un regard furieux :
- Alors nous sommes tous morts. Peu m'importe. Faites donc. Je vous en défie. Si vous voulez la vie sauve, eh bien ... l'amulette !
Cugel baissa les yeux sur Derwe Coreme.
- Qu'adviendra-t-il d'elle ?
- Vous serez bannis tous les deux. Et maintenant, l'amulette, car voici le démon.
La créature noire les dominait de très haut : en toute hâte, Cugel remit l'amulette à Slaye, qui poussa un cri perçant et toucha une escarboucle. Le démon gémit, roula sur lui-même et s'évanouit.
Slaye se tenait en retrait, un sourire de triomphe sur les lèvres.
- Maintenant, vous et la fille, disparaissez. Je n'ai qu'une parole mais vous n'aurez rien de plus. Vous conservez vos misérables existences : partez.
- Accordez-moi une faveur ! plaida Cugel. Faites-nous transporter en Almery, dans la Vallée du Xzan, où je pourrai me débarrasser d'un chancre nommé Firx !
- Non, répondit Slaye. Votre requête est repoussée. Partez immédiatement.
Cugel remit Derwe Coreme sur ses pieds. Encore sous le choc, elle fixait d'un air hébété la grande salle en ruines. Cugel se retourna vers Slaye.
La goule nous attend sur la promenade. Slaye hocha la tête.
- C'est fort possible. Demain, elle sera châtiée sur mon ordre, ainsi en ai-je décidé. Ce soir je ferai venir des artisans du monde inférieur pour remettre à neuf la grande salle de banquet et restaurer la gloire de Cil. Hors d'ici ! Croyez-vous qu'il m'importe de savoir comment vous échapperez à la goule ? Son visage s'empourpra, et il eut un geste vague de la main en direction des cscarboucles. Hors d'ici, et tout de suite !
Cugel prit Derwe Coreme par le bras et la conduisit de la salle vers le grand portail d'entrée. Slaye était campé sur ses jambes écartées, épaules voûtées et tête penchée en avant. Il suivait du regard les moindres gestes de Cugel. Ce dernier déverrouilla la porte, l'ouvrit et s'avança sur la terrasse.
Le silence régnait le long de la promenade. Cugel mena Derwe Coreme au bas des escaliers, puis sur le côté, dans la luxuriante végétation de l'ancien jardin. Là, il s'arrêta et tendit l'oreille. Du palais lui venaient des bruits d'activité : grincements et crissements, cris rauques et beuglements, ainsi que des éclairs de lumières multicolores. Au fond de l'allée centrale, sur la promenade, se profila une grande silhouette blanche qui se glissait de l'ombre d'un piédestal à une autre. Elle s'arrêta pour écouter les bruits et observer les lumières flamboyantes avec étonnement. Profitant du moment où elle était absorbée dans sa contemplation, Cugel conduisit Derwe Coreme derrière les bordures sombres du feuillage, et ils disparurent dans la nuit.

* Ndt voir Cugel l'astucieux p 43 (Ed J ai Lu)